Au début, je pensais (et c’est ce qu’on m’a appris à la fac) le droit par matières. Contrats, contentieux, droit des sociétés, compliance. Des cases bien séparées, chacune avec sa technique, ses réflexes, son vocabulaire.
Sauf que dès mon premier poste, pourtant un poste de juriste droit des affaires et contrats, les cases ont commencé à se mélanger. On me demandait déjà de faire de l’évaluation des tiers, de structurer des premiers réflexes anticorruption, alors que la loi Sapin 2 n’existait même pas encore. À l’époque, je ne savais pas que ça avait un nom précis. Aujourd’hui, j’appelle ça de la compliance. Moi, je faisais juste ce qu’on me demandait, sans savoir que ça deviendrait plus tard le fil rouge de ma carrière.
Et puis on m’a confié la mission de créer un service juridique en partant de zéro. Et là encore, plus de cases. Juste une entreprise, avec ses urgences qui arrivent dans le désordre, ses décisions qui se prennent vite, et personne d’autre pour trier ce qui relève du contrat, du risque, de la gouvernance, ou des trois à la fois.
Le moment où j’ai arrêté de raisonner par matière
Ce qui m’a frappée, très vite, ce n’est pas la complexité technique des dossiers. C’est de voir à quel point les problèmes qu’on me remontait n’étaient presque jamais purement juridiques. Un contrat mal négocié cachait souvent une absence de process en amont, personne pour challenger les conditions avant la signature. Un risque de conformité qui se matérialisait révélait, la plupart du temps, un défaut de circulation de l’information entre deux services qui ne se parlaient pas.
Le sujet juridique n’était que la partie visible. En dessous, il y avait toujours une question d’organisation : qui décide, qui est informé, qui porte la responsabilité, et à quel moment.
Pourquoi le Legal Ops m’a autant marquée
Je ne connaissais pas encore ce mot quand j’ai commencé à structurer mes premiers process. Mais c’est exactement ce que je faisais, sans le savoir : relier des sujets qu’on traite d’habitude en silos, rendre les risques visibles avant qu’ils n’explosent, clarifier qui fait quoi.
Le Legal Ops, pour moi, ce n’est pas un outil de plus ou une couche d’efficacité qu’on ajoute au droit. C’est une façon différente de regarder la fonction juridique : moins comme un empilement de compétences techniques, plus comme un système qui doit fonctionner ensemble, où chaque maillon dépend des autres.
Ce que ça change concrètement, au quotidien
Avant, quand un contrat posait problème, je cherchais la faille dans la clause : mal rédigée, mal négociée, mal comprise. Aujourd’hui, je me pose une autre question en premier, souvent plus dérangeante : pourquoi ce contrat n’est-il jamais passé par le juridique ? Il est passé entre les mailles du filet, personne ne l’a fait remonter, personne n’a pensé à nous mettre dans la boucle. Et là, la vraie question devient : où sommes-nous, dans le process ? Pourquoi sommes-nous zappés à ce stade-là précisément ? Et surtout, pourquoi ce trou dans les mailles existe-t-il encore, alors qu’on aurait pu le combler depuis longtemps ?
C’est rarement une question de mauvaise volonté. C’est souvent un problème de process mal défini, ou de deux services qui avancent chacun avec leur version du dossier, sans jamais vraiment se parler.
C’est la même logique avec une cartographie des risques de corruption. On peut la lire comme une simple liste de risques à cocher. Mais bien menée, elle révèle surtout comment l’organisation fonctionne réellement : quels services communiquent entre eux, où les décisions se prennent sans contrôle, quels signaux d’alerte remontent, ou pas, jusqu’à la bonne personne.
Faire du Legal Ops, ça veut dire aussi accepter de sortir un peu du pur exercice juridique, pour aller vers autre chose : construire des indicateurs simples, clarifier une gouvernance, proposer une nouvelle façon de faire circuler l’information. Ce n’est plus tout à fait du droit au sens classique. Mais c’est ce qui, à mes yeux, donne au juridique toute sa valeur dans une organisation.
La juriste en moi est toujours là.
Je reste juriste, avant tout et malgré tout. J’aime toujours autant un contrat bien ficelé, une négociation qui aboutit, une cartographie des risques bien construite. Ce n’est pas un renoncement à la technique.
Mais ce qui me passionne le plus aujourd’hui, c’est ce qu’on peut construire une fois cette matière posée : une fonction juridique et compliance qui comprend vraiment l’entreprise, qui voit les risques au-delà de chaque dossier individuel, et qui donne au CODIR de quoi décider en connaissance de cause, plutôt qu’à l’aveugle.
C’est ce chemin-là que mon parcours m’a fait prendre.
